C’est bon de sourire, de chanter et de danser quand vient son jour anniversaire… N’oublions cependant pas, nous rappelle l’écrivain français Georges Simenon dans « Maigret s’amuse », que « chaque année qui passe signifie que nous sommes en route vers l’âge des menus ennuies, de petites réparations nécessaires, un peu comme les autos qui, tout à coup, ont besoin de passer presque chaque semaine au garage ». Sauf que pour les autos, on achète les pièces de rechange. On peut même installer un nouveau moteur. Pas pour l’homme ! La moindre pièce humaine en déconfiture, suffit parfois pour montrer le chemin de la morgue à nous, humains. Pauvre de nous !
Cette chronique, je suppose, ne ressemble à aucune autre. Elle est spécifique. Très personnelle. Pour deux raisons : j’ai choisi de l’écrire à la veille du 19 mai, date de mon anniversaire afin de pouvoir me laisser guider par mes propres émotions. Ensuite, j’ai tenu à m’inspirer d’une mort : celle subite, celle énormément touchante trois jours plus tôt, d’un frère d’armes que nous appelions communément Junior. Cette chronique lui est dédiée, lui qui était d’abord un confrère. Puis un ami, parce que lui et moi, chacun de notre côté, on était devenus admirateur de l’autre…
Il me disait un jour, « Yves, comment tu fais pour trouver chaque semaine une telle inspiration et réussir tes hublots à tous les coups ? Tu sais que tu es terriblement fort ? ». Je bossais en ce temps sur la chaîne de radio Sport FM, et j’en étais le chroniqueur principal. Je me souviens lui avoir répondu : « Tu sais, Junior, je rêve, moi, d’être aussi loquace, aussi compétent et ingénieux au micro et à la télé comme toi. Je rêve moi aussi de faire ce que tu fais là-bas à la TV7 ». Il me regarda incrédule, et me demanda tout souriant comme toujours : « C’est vrai ce que tu me dis là, de Fréau ? ». C’est fou que les gens humbles ne connaissent rien d’eux-mêmes, et vont jusqu’à refouler leur propre valeur !
Comment oublier un tel partage le temps d’un instant, même s’il y a très longtemps ? 11 ou 15 années déjà ? Je ne sais plus exactement… Mais toujours est-il que je ne pourrai pas oublier un pareil compliment venu du maestro Junior. Et donc, de la bouche d’un connaisseur, d’un journaliste/animateur que personnellement, je kiffais en silence ? C’était d’ailleurs l’occasion rêvée, en ce qui me concerne, de lui bombarder en face cette admiration que j’éprouvais pour lui.
En vérité, je ne pouvais pas être plus honnête que ça. J’étais plus que sincère. Et aujourd’hui, en écoutant, en parcourant et en lisant ces milliers de messages que les familles du sport et de la presse togolais livrent en sa mémoire, je me rends juste compte avec regret que notre sacro-sainte République est encore passée à côté. Dommage qu’elle n’ait pas donné à cet illustre disparu, la place qu’il méritait. Au tableau des nombreux gâchis savamment orchestrés par notre société, il y a désormais un certain regretté Junior Edem Kossi Amenounya à accrocher. Ce grand homme, ce géant de la Presse (avec grand P) a mené, comme tous les jeunes Togolais soucieux de liberté, de justice, et du bien-être de leurs concitoyens, son combat. Et il l’a fait proprement, courageusement et en toute dignité, en défendant des causes nobles, quitte à se retrouver par moment dans la gueule de l’hydre…
A présent, que reste t-il de tout ça ? Un corps sans vie et loin de tous, une intelligence emportée dans l’autre monde, un si beau sourire qu’on ne reverra plus jamais. Junior laisse à sa famille, à ses amis, à ses confrères, à ceux qui l’ont connu, comme, une incomparable tristesse, un goût d’inachevé… A la question posthume de son ex allié de presque…toujours, Sylvestre Gounoubou, sur sa page Facebook, « Mon frère jumeau, tu es où ? J’ai trop mal.», plus d’une centaine de commentaires ont rempli le domaine. Personne n’a su dire au président en exercice de l’AJST (Association des Journalistes Sportifs du Togo), là ni où dans cet univers il pourrait retrouver son confident, son plus qu’ami Junior. Son frère jumeau tout court. Ce phénomène de micro et de plume qui n’est plus, et dont la mort inattendue vient nous rappeler que tout n’est que vanité.
En réfléchissant sur ce décès surprenant du respectueux confrère Junior, j’en oublie presque le beau et ardent soleil de ce vendredi qui annonce « mon » samedi 19 mai de naissance. J’y pense et je me dis que tout est dérisoire ici-bas. D’où cette chronique aux allures de protestation du bon sens contre ce fatras savant et contre toute célébration de fête d’anniversaire. Ainsi, ce 19 mai 2018, pas de fête pour moi. Ceci est ma façon de redescendre sur terre, et de nous inviter à donner plus d’amour que de haine. Ce monde est trop obscur et grandement inquiétant, la vie sur terre est trop courte pour qu’on attende de voir passer ceux que nous aimons de l’autre côté de la rive avant de leur donner notre cœur. Même pour tout le pouvoir et tout l’or du monde, nous n’avons pas à nous faire la guerre. Car, comme l’a été écrit quelque part, « Ce n’est pas la peine de se disputer pour si peu, le voyage ensemble ici-bas est si court ».

